De temps à autre, une histoire arrive qui ressemble moins à un divertissement qu’à un héritage. À l’est d’Éden de John Steinbeck est exactement ce genre d’histoire. Publié en 1952, débattu dans les salles de classe et les cuisines depuis lors, il vient d’être remis en lumière par une audacieuse nouvelle adaptation en streaming qui pousse une nouvelle génération de lecteurs à chercher des exemplaires et à s’interroger sur la signification d’un ancien mot hébreu. La saga des familles Trask et Hamilton est de nouveau l’histoire dont tout le monde veut parler.
Ce qui rend ce moment remarquable, c’est que l’enthousiasme n’est pas qu’une simple nostalgie. Il vient d’une production sérieuse, patiente et portée par des stars, qui traite le roman le plus personnel de Steinbeck avec le respect qu’il mérite, et d’une interprétation principale que les spectateurs qualifient déjà de rôle d’une vie.
Un roman qui refuse de vieillir
Steinbeck a passé des années à tourner autour de la matière qui allait devenir À l’est d’Éden. Il voulait écrire sur la famille de sa propre mère, les Hamilton, et sur la vallée de Salinas de son enfance, un pays d’herbes sèches, de brouillard de rivière et de petites fermes arrachées à une terre têtue. Il voulait surtout écrire pour ses deux jeunes fils, afin qu’ils puissent comprendre d’où ils venaient et qui ils étaient. À la parution du roman, il a déclaré qu’il contenait tout ce qu’il avait, tout ce qu’il avait appris et tout ce qu’il ressentait, et que c’était le livre pour lequel tous ses autres livres n’avaient été qu’un entraînement.
Son ampleur fait partie de sa puissance. Des décennies passent. Des générations se succèdent. Des gens arrivent en Californie sans rien et y construisent quelque chose, ou perdent tout en essayant. Steinbeck ne flatte jamais ses personnages et ne les abandonne jamais non plus, ce qui explique pourquoi les lecteurs y reviennent à différents âges et y trouvent un livre différent qui les attend à chaque fois.
Le roman est aussi la réécriture délibérée d’une vieille histoire. Deux frères, l’un favorisé et l’autre négligé, un père qui ne peut cacher sa préférence, une question de sacrifice et de jalousie. Steinbeck extrait la trame de Caïn et Abel des Écritures et la plante dans un verger de Californie. L’écho biblique n’est pas un simple décor. C’est le moteur de l’intrigue, et il donne à chaque dispute entre les frères Trask un poids supplémentaire que les personnages eux-mêmes ne comprennent qu’à moitié.
Deux familles, une vallée
Au centre de l’histoire se trouve Adam Trask, un homme calme, honnête et profondément blessé, qui part vers l’ouest après une enfance passée à rivaliser avec son frère plus dur, Charles. Il épouse Cathy Ames, une femme d’une beauté troublante et sans conscience, et l’emmène dans la vallée de Salinas. Là, elle donne naissance à des jumeaux, Caleb et Aron, puis fait quelque chose de si froid que cela redessine toutes les vies autour d’elle. De cette fracture, le roman s’ouvre sur deux foyers. Les Trask sont riches et mal à l’aise. Les Hamilton sont pauvres, bruyants, curieux et merveilleusement vivants.
Autour des jumeaux, il y a Abra, une fille qui grandit en aimant l’un des frères et en comprenant l’autre. Il y a Samuel Hamilton, fermier et inventeur immigré irlandais, qui parle trop et voit trop clairement pour le confort de tous. Et il y a Lee, le gouvernant sino-américain, qui est discrètement la personne la plus sage du livre, un homme qui lit, cuisine, traduit et porte le poids moral de toute la saga sur ses épaules.
Ce qui empêche l’histoire de sombrer dans la pure tragédie, c’est l’humour. La maison des Hamilton est bruyante et chaotique, pleine de musique, de disputes, d’inventions inachevées et d’enfants qui courent partout. Steinbeck aimait manifestement ces gens, et leur chaleur est ce qui rend les chapitres plus sombres supportables. C’est aussi pourquoi le roman n’a jamais eu l’air d’un devoir pour les lecteurs qui en tombent amoureux.
Florence Pugh et la femme la plus dangereuse de la fiction
Florence Pugh endosse le rôle de Cathy Ames, et il est difficile d’imaginer un choix plus courageux. Steinbeck a écrit Cathy comme une femme née sans la capacité d’être bonne, une figure qui se sert des gens comme d’autres se servent d’outils. Ce n’est pas une méchante au sens caricatural. Elle est une étude de l’absence, une personne avec un vide là où devrait se trouver la compassion, et le roman est d’une honnêteté brutale sur les dégâts que ce vide peut causer.
Ce qui rend Cathy si déstabilisante, c’est son calme. Elle crie rarement et s’explique rarement. Elle décide simplement de ce qu’elle veut et écarte tout ce qui se met en travers, et les gens autour d’elle passent des années à essayer d’expliquer son comportement comme autre chose que ce qu’il est.
Pugh a passé sa carrière à choisir des femmes difficiles et à refuser de s’en excuser, et Cathy est peut-être la plus difficile de toutes. Les premières réactions suggèrent qu’elle joue le personnage sans implorer la sympathie du public, ce qui est exactement ce qu’il fallait. Steinbeck n’a jamais demandé aux lecteurs d’aimer Cathy. Il leur a demandé de la regarder, puis de décider de ce que son existence dit de nous tous.
Zoe Kazan et un cercle qui se referme sur lui-même
La série est écrite et produite par Zoe Kazan, dramaturge et actrice dont le lien avec cette matière est presque trop parfait pour être vrai. Son grand-père, Elia Kazan, a réalisé la célèbre adaptation cinématographique de 1955, et sa propre histoire familiale traverse le même sol californien dont Steinbeck a parlé. Cet héritage confère à l’adaptation une autorité rare. Il ne s’agit pas d’une franchise exploitée par des étrangers. C’est une famille qui revient à un livre qui fait partie de sa vie depuis soixante-dix ans.
Le film qui a fait de James Dean une légende
Pour beaucoup de gens, le premier À l’est d’Éden reste le film de 1955, celui qui a fait connaître James Dean au monde. Dean y jouait Cal, le fils agité et avide qui ne peut s’empêcher de se mesurer à son frère plus doux, et cette interprétation a fait de lui le visage d’une génération presque du jour au lendemain. Julie Harris a donné à Abra une constance lumineuse, et Jo Van Fleet a remporté un Oscar pour son interprétation brève et glaçante de Kate. Dean est mort dans un accident de voiture avant la sortie du film, ce qui donne à son travail ici une douleur que le temps n’a jamais adoucie.
Le film mérite d’être vu en parallèle de la nouvelle série, en partie parce qu’il est beau, et en partie parce qu’il transforme le roman. Elia Kazan a presque entièrement supprimé la famille Hamilton et a recentré l’histoire sur les Trask. La nouvelle adaptation restaure une grande partie de ce qui avait été perdu, ce qui signifie que les spectateurs qui ne connaissent que le film auront droit à un choc et à un plaisir.
Timshel : le mot que tout le monde cherche
S’il y a une idée qui entraîne les lecteurs à travers À l’est d’Éden, c’est un seul mot hébreu. Lee et Samuel Hamilton passent de longues soirées à débattre de la traduction d’une phrase de l’histoire de Caïn, et ils s’arrêtent sur timshel, que Lee traduit par « tu peux ». Pas « tu dois », qui ordonne. Pas « tu ne dois pas », qui interdit. « Tu peux », qui offre un choix puis s’efface.
Cette petite ouverture est le cœur battant du roman. Steinbeck construit tout son univers moral sur l’idée que nous ne sommes pas condamnés par notre sang ou notre histoire, que la fin d’une histoire n’est jamais écrite à l’avance, et que la liberté de choisir est à la fois un don et un fardeau. C’est pourquoi le livre frappe encore si fort les lecteurs qui essaient de devenir quelqu’un d’autre que ce que leur famille attendait d’eux.
Pourquoi le public australien s’y intéresse de près
Il y a quelque chose dans cette histoire qui voyage remarquablement bien jusqu’en Australie. La vallée de Salinas est loin du Murray, et pourtant la forme de la vie y est familière. Des familles arrivent d’ailleurs. Elles travaillent une terre qui ne pardonne pas les erreurs. Elles bâtissent des villes fières, petites et pleines de commérages. Steinbeck a écrit sur les communautés de migrants, sur des gens qui portent un vieux pays dans leurs poches tout en élevant des enfants qui ne l’ont jamais vu. Cette expérience n’a rien d’étranger ici. C’est pratiquement le récit national.
Ajoutez à cela un public du streaming qui a développé un appétit pour les drames longs, lents et portés par les personnages, ainsi que des clubs de lecture toujours à la recherche de leur prochaine lecture de poids, et l’attrait devient facile à comprendre. À l’est d’Éden demande de la patience et la récompense généreusement.
Comment en faire l’expérience dès maintenant
Si vous voulez vivre l’expérience complète, l’ordre importe peu, mais le fait de combiner les deux, si. Lisez le roman si vous en avez le temps, car la voix de Steinbeck est le véritable attrait et aucun écran ne peut la reproduire exactement. Regardez le film de 1955 pour voir comment un classique a été construit et tout ce qui a été laissé sur le sol de la salle de montage. Regardez ensuite la nouvelle adaptation pour voir une équipe créative moderne se colleter honnêtement à une histoire de jalousie, de pardon et de terrifiante liberté de choisir.
La nouvelle production rend également justice au paysage. La poussière, les canaux d’irrigation, les vergers au crépuscule et la lumière plate et aveuglante d’un été californien comptent tous ici, car la vallée n’est pas un simple décor dans cette histoire. C’est un personnage avec des opinions, et la série le sait.
Les librairies signalent une nouvelle demande pour le roman, ce qui est un heureux effet secondaire de toute bonne adaptation. Qu’une histoire aussi ancienne gagne un nouveau public nous rappelle que les classiques ne sont pas poussiéreux. Ils attendent simplement le bon moment et le bon lecteur pour recommencer.
La fin n’est jamais écrite
À l’est d’Éden n’est pas une histoire confortable. Elle contient de la cruauté, de l’abandon, de la jalousie et du chagrin, et elle refuse de tout ficeler dans un joli nœud. Ce qu’elle offre à la place est plus rare : un regard honnête sur la façon dont les familles se blessent et dont elles guérissent, et la conviction obstinée qu’une personne n’a jamais fini de devenir ce qu’elle est.
Que vous y veniez par le roman, le film de 1955 ou la nouvelle série en streaming, vous arrivez au même endroit, debout à côté d’un mot qui vous attend depuis des décennies. Tu peux. Le choix, comme toujours, vous appartient.